Albanel face à une enquête parlementaire ?Albanel face à une enquête parlementaire ? - CC Soren

Puisque certains misent la surenchère, Guillaume Champeau a ouvert un débat sur Numérama pour statuer sur l’indépendance du gouvernement dans un dossier mêlant à la fois des intérêts politiques, économiques, médiatiques et industriels. La question est donc ouvertement posée : Christine Albanel est-elle vraiment indépendante des lobbys culturels lorsqu’elle défend bec et ongles son projet de loi Création et Internet (un nom attrayant mais dont le contenu ne l’est évidemment pas).

Parce qu’autant aller jusqu’au bout de la démarche. Le porte-parole de l’UMP Frédéric Lefebvre (et parfois député) a souhaité, entre deux gesticulations[1], l’ouverture d’une commission parlementaire à l’encontre des sites de vidéos en streaming (souhait qui ne pourra malheureusement pas être exaucé comme l’a expliqué Eolas sur son blog). Parce que Christine Albanel est la ministre de la Culture et pas de l’Industrie Culturelle, il apparait de plus en plus souhaitable de tirer un bilan sur l’action qu’elle a mené dans le ministère. Pour Guillaume Champeau, il devient évident qu’elle sert les intérêts d’un petit nombre d’industries culturelles qui ne veulent pas s’adapter à la nouvelle donne. D’où la loi Création et Internet qui est là pour figer le progrès technologique et la révolution sociale qui a débuté grâce à Internet… le tout à grand renfort d’omissions, de désinformations et de mensonges.

Mardi dernier, Christine Albanel était auditionnée par la commission des lois et des affaires culturelles. Si la séance, pourtant filmée, n’a pas été archivée, elle était néanmoins diffusée en direct. J’ai pu donc voir que la ministre soutenait qu’elle bénéficiait d’un large soutien populaire et considérant, tenez-vous bien, les 39 000 signataires d’une pétition contre la riposte graduée, la CNIL, l’ARCEP, l’ISOC, Free, le Contrôleur européen à la Protection des Données (CEPD), le Parlement Européen, la Commission Européenne, l’UFC-Que Choisir, la Quadrature du Net de groupuscules privilégiant l’agitation.

Je ne savais pas que des institutions officielles nationales et internationales, des associations de défense de consommateurs, des entreprises privées ou la manifestation citoyenne des Français à travers une pétition pouvaient être rassemblés pêle-mêle dans un sac avec une mention “groupuscule” dessus. C’est peut-être ce qu’ont soufflé les lobbyistes de l’IFPI chargés de diffuser l’idée de riposte graduée un peu partout ? On nous avait déjà fait le coup avec Julien Coupat et le groupuscule de l’Ultra-Gauche, affaire qui semble plus tenir de la manipulation politico-policière, qu’autre chose. Au passage, on notera la qualité de la présomption d’innocence dans cette affaire. Passons.

Numérama a donc publié une liste de tous les faits, de toutes les décisions et de toutes les positions liés au mandat de Christine Albanel en tant que ministre de la Culture :

  • En octobre 2007, alors qu’elle n’en a pas les pouvoirs, Christine Albanel fait du chantage à Free pour obtenir la fermeture d’un service d’échange de fichiers contre l’accès à la 4ème licence 3G.
  • L’an dernier, pour justifier de la lutte contre le piratage à grande échelle, Christine Albanel affirme dans un communiqué que 500.000 emplois représentés par les artistes et l’industrie culturelle sont menacés. Or lorsque Numerama a démontré d’après les propres documents du ministère qu’en tirant très fort sur la corde on obtenait au mieux 157.000 emplois culturels dont 100.000 (sic) pour la publicité, le ministère n’a jamais voulu répondre en détail à nos demandes d’éclaircissement.
  • En novembre 2008, peu avant le débat au Sénat, la ministre de la Culture ouvre un site de propagande pour défendre le projet de loi Création et Internet, Jaimelesartistes.fr. Le site compte de nombreux lobbys parmi ses partenaires, qui sont finalement (mal) masqués pour ne pas risquer la polémique. Certains des lobbys fournissent des contenus au site. D’autres participent peut-être à son financement.
  • Toujours sur ce site, le ministère de la Culture invite les visiteurs à signer la pétition coordonnée par la SACEM, une société privée d’auteurs, de compositeurs et d’éditeurs de disques. Un beau mélange des genres.
  • Toujours dans la même période, le ministère envoie massivement des messages non sollicités aux internautes pour leur demander d’aller consulter le site de propagande. A l’appui du message, le ministère communique des évaluations chiffrées de l’ampleur du piratage, qui tous sans exception sont tirées d’études commandées ou réalisées par des lobbys de l’industrie culturelle. Ni le message ni le site ne le précisent.
  • A aucun moment le ministère ne fait état de ses propres études réalisées en interne. Il a pourtant à sa disposition le Département des Etudes, de la Prospective et des Statistiques (DEPS). Mais il est vrai que ses études sont moins spectaculaires et ne vont pas dans le sens des lobbys
  • Idem pour les études de chercheurs indépendants, qui ne sont jamais citées.
  • Dans l’enceinte-même du Parlement, devant les sénateurs, Christine Albanel a repris les mêmes chiffres catastrophistes, sans préciser aux élus qu’ils étaient issus d’études mandatées par des groupes privés qui ont intérêt à voir la loi votée. Cette ommission a pu conduire les sénateurs à croire la situation plus grave qu’elle ne l’est en réalité, et à voter une loi qu’ils n’auraient pas adopté avec d’autres chiffres plus réalistes.
  • Toujours au Sénat, Christine Albanel a fait référence à un sondage censé démontrer la popularité de la riposte graduée, sans préciser ni que le sondage était commandé par un lobby du disque, ni que dans la question posée aux Français la suspension de l’abonnement à Internet était opposée à la peine d’emprisonnement prévue dans le code pénal pour l’ensemble des contrefaçons.
  • Lors du débat au Parlement et dans diverses interventions publiques, elle prétend que le retrait des DRM par les maisons de disques est un effort réalisé par anticipation du vote de la riposte graduée alors qu’il s’agit d’une décision mondiale prise par les maison de disques qui ont enfin réalisé que les DRM ne faisaient pas vendre plus d’albums, mais moins.
  • Lors de son audition en commission devant les députés, Christine Albanel a assuré que le piratage en Nouvelle-Zélande avait diminué grâce à la riposte graduée. Or la riposte graduée n’était pas encore appliquée en NZ, et ne le sera peut-être, que dans des conditions beaucoup plus restrictives qu’en France ! Lors du débat au Sénat, Mme Albanel avait également fait part des exemples américains et britanniques, alors que la RIAA cherche encore des FAI prêts à collaborer aux Etats-Unis, et que la Grande-Bretagne ne souhaite pas déconnecter les pirates présumés.
  • Non contente que la mission sur la lutte contre le piratage fut confiée au patron de la FNAC de l’époque, Christine Albanel a demandé à l’omniprésent professeur Pierre Sirinelli de diriger une mission similaire de concertation pour le filtrage du web 2.0. Or le Pr. Sirinelli a travaillé en 2007 pour le lobby français du disque à la rédaction d’un rapport préconisant le filtrage, ce qui devrait suffire à démontrer un conflit d’intérêt.
  • Christine Albanel continue sans cesse de se référer aux accords de l’Elysée négociés par Denis Olivennes, alors-même que l’un des principaux signataires, Free, a fustigé la méthode employée et renié la substance des accords.
  • Elle refuse de taper du point sur la table contre les industries du cinéma sur la chronologie des médias, alors-même que consommateurs, sénateurs et députés l’exigent depuis plusieurs années.
  • Elle feint d’ignorer totalement les problèmes graves posés par son projet de loi, tels que les risques d’accuser un innocent ou l’impossibilité pour une personne sanctionnée de prouver matériellement sa bonne foi.
  • Elle nie le fait que l’accès à Internet puisse être un droit fondamental en Europe qui ne peut être violé que par ordre d’un tribunal, quand même bien même les députés européens ne cessent de le répéter.

[1] - Les propos de Lefebvre ont été magnifiquement résumé par Eolas :

— Que voulez-vous ?
— Une commission d’enquête.
— Mais il y a déjà une loi.
— Alors je veux changer la loi.
— Mais il y a une dimension internationale.
— Alors je veux un G20 du net.

Le député Lefèbvre, qui il y a quelques lignes voulait une commission d’enquête, changer la loi, que dis-je, le droit européen, refile piteusement le bébé aux autorités publiques, ce qui n’inclut pas les membres du parlement visiblement, réalisant que houlala, c’est bien compliqué cette affaire, pourtant, en lisant Besson, ça avait l’air simple.

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